10 mars 2008
Peu gentleman, très cambrioleur
C'est une petite rue adossée à la colline. On y vient en voiture, on ne frappe pas, ceux qui vivent là ont confiance. Ça ressemble à une banlieue de classe moyenne américaine : des jardiniers qui viennent une fois par semaine faire vrombir leurs tondeuses sur l'herbe encore rase des terrains associatifs, des sapins qui s'élancent vers le ciel toujours si obstinément bleu, des colibris et des papillons qui s'ébattent en froufroutant dans les airs.
C'est un endroit plutôt calme. Bah, il y a bien une voiture de volée de temps en temps, sur la grande rue, des ados désœuvrés qui font les ados et s'amusent à se balader à minuit avec des pistolets à paintball avec lesquels ils massacrent les murs blanc cassé des maisons, mais rien de bien grave.
Hier matin, pourtant, Emmerie, la fille de ma voisine-copine Carmen, s'approche de moi l'air catastrophé. "Tu n'as rien remarqué ce matin ? Vu personne ?" Je ne comprends pas bien. "On vient de rentrer, me dit cette ado de 14 ans également baby-sitter de nos trolls préférés, et la maison est sens dessus-dessous. On nous a cambriolés." Et Emmerie fond en larmes.
Carmen habite la maison exactement en face de la nôtre. Je sais ce qu'elle fait sans même le vouloir, la rue seulement nous sépare. Mais là, non, je suis perplexe, je n'ai rien vu, rien remarqué ni personne de louche ou avec un comportement suspect, inhabituel, curieux, étrange, etc.
Je vais jeter un œil chez Carmen. Et ça n'est pas beau à voir. C'est comme si une tornade était passée : bouteilles de vins explosées sur le tapis du salon, placards grand ouverts, tiroirs vides au beau milieu du passage. Ce n'est guère mieux en haut, où il est évident que les chambres ont été passées au peigne fin... en toute hâte. Bijoux, ordis, appareils photos numériques, consoles de jeu, tout a disparu. Reste un capharnäum impressionnant et une sinistre impression.
Carmen est en état de choc. Les enfants aussi. Qui ? Quand ? Pourquoi ? L'adjoint au shérif se pointe, pose quelques questions, et s'en va prendre des empreintes digitales, on ne sait jamais. Le mystère est entier. Carmen est partie la veille dormir avec ses enfants chez des copains et est rentrée le matin, pour découvrir sa maison sens dessus-dessous. Moi, je n'ai rien vu du tout. La nuit du crime, j'étais allée me coucher super tôt, éreintée par ma journée en plein air avec mes trolls.
Début de soirée. Je sors pour fumer un clope vite fait. Surprise : dehors, devant chez Carmen, trois bagnoles de flics brillent de toutes leurs lumières. On a trouvé le mécréant cambrioleur. C'est... le frère de Julia, la voisine qui habite la maison à côté de celle de Carmen. Le frangin était hébergé depuis quinze jours chez elle. Un mec à problèmes : dépressif et sous médocs, avec des antécédents judiciaires (légers), des problèmes de dope. Depuis son arrivée chez sa sœur, j'avais aperçu le bonhomme, assis tard le soir dehors, sur l'herbe du jardin, à ne rien faire, et puis la journée, même topo. Il n'avait pas l'air de glander grand-chose et avait un regard perdu de type qui n'est plus de cette planète...
C'est Julia qui a trouvé deux taies de traversin bourrées à craquer de matos dans sa chambre. Elle est allée voir Carmen pour lui demander si c'était à elle, sans vraiment y croire. Puis les flics sont venus. Le frère a inventé une histoire invraisemblable. Les flics sont retournés dans la chambre fouiller un peu plus. Et ils ont trouvé, dans la poche d'un de ses jeans jeté au sale, une lettre de la mère de Carmen à Carmen. Alors forcément, il s'est retrouvé menotté et balancé dans une des voitures de police. On lui a pris les empreintes. Il a passé la nuit dernière en prison.
Ça a fait pas mal pour une petite rue peinarde comme la nôtre. C'était le premier cambriolage de la rue, depuis huit ans que nous sommes ici. On a eu plein d'émotions. Avec monsieur Croissant, on est allé voir Julia, pour bien lui dire qu'on ne pensait rien de mal d'elle et qu'elle n'était pas responsable des conneries de son frère. Carmen ne lui en veut d'ailleurs pas non plus, à Julia.
La vie a repris son petit cours tranquille, sur Aldergrove Lane... On s'est tous dit, entre voisins, de veiller un peu plus les uns sur les autres. De plus se regarder. De se prêter un peu plus attention.
04 mars 2008
Rencontre
Je vous présente Sharon.

Sharon a 65 piges, une vieille Mustang bleu pourri décapotable, pas d'assurance-santé, des dettes qu'elle paye tant bien que mal, un job qui paye des topinambours et une énergie à revigorer un comateux. Elle vit à Plano, un bled au nord de Dallas, fait la prof remplaçante quand on a besoin d'elle, vit de rien et se contente de peu.
J'ai rencontré, lors de ce reportage texan, beaucoup de femmes totalement fans d'Hillary Clinton. Leur enthousiasme, leur ferveur, leur farouche espoir de voir la femme de Bill emporter ces primaires pour avoir une chance de rester en course pour la nomination du candidat démocrate à la présidentielle de novembre prochain étaient réellement touchants. Mais Sharon avait ce quelque chose en plus indéfinissable en elle. Une sorte de passion vibrante, un désir de comprendre le monde dans lequel elle vit, une envie d'élargir ses horizons qui ne va pas forcément de soi à cet âge.
Voilà cinq ans, Sharon a décidé d'aller trotter en Europe voir comment les gens vivent, là-bas. L'Europe de l'est, s'entend. Elle a commencé par aller apprendre le russe. Sa première escale, elle voulait que ce soit la Russie. Aller dans les écoles, discuter avec des profs, des enfants. Voir ce qui a changé depuis, comme elle le disait en rigolant, la fin du communisme. Pourquoi la Russie ? Comme bon nombre d'Américains, Sharon a connu la peur du Russe, la menace rouge, les années 60 et toute la jolie propagande de l'époque. Alors elle est partie, deux mois. Seule, le sac au dos, ses trois mois de russe en poche et la curiosité en bandoulière.
Ça s'est tellement bien passé, me racontait-elle, qu'elle a décidé de remettre ça l'année suivante. Cette fois, cap sur la Pologne. Elle a appris un peu de polonais, histoire de pouvoir se débrouiller seule et d'avoir plus de contacts authentiques avec les Polonais. Cette année, elle va encore partir. Elle n'est pas encore sûre. Elle ne sait pas vraiment. Mais Sharon a tout compris. Que l'ouverture sur le monde est aussi une ouverture sur soi. Jolie leçon et sacrée bonne femme.
Merci Sharon.
02 mars 2008
Mon ami Tom-Tom
L'orientation est un sens qui m'échappe totalement. On me dit ouest, et je reste l'œil écarquillé, le cerveau bouillonnant : mais c'est où, l'ouest ? Je prends mes repères visuellement, c'est-à-dire que je sais retrouver un endroit à partir de points croisés sur la route. Ce peut être une maison avec un drôle de toit, un panneau de signalisation, la configuration particulière du coin que je traverse.
Circuler dans ce vaste pays a toujours été la croix et la bannière. Je ne sais toujours pas dans quel sens aller lorsque je lis sur les panneaux, au bord de l'autoroute, Sortie Machin chose Est. Perplexe je suis et je reste. Or donc, on imagine tout à fait que, débarquée dans une ville que je ne connais point et en sus louer une voiture pour pouvoir se déplacer librement allait être un défi.
Je confirme. C'est un défi.
À peine arrivée à l'aéroport, je me suis retrouvée au volant d'une titine de location sous un ciel d'encre et avec un éclairage limite.

Direction : l'hôtel. Heu... c'est où la sortie ? Le gentil employé des locations de voiture m'a indiquée le chemin, mais au bout de deux phrases, je pressentais que j'aurais du mal à aller au-delà de la deuxième droite, première gauche, tout droit, un feu, un stop, tout droit... à moins que ce ne fusse (??) le stop avant le feu et ensuite à gauche ?
Evidemment, j'ai voulu me débrouiller toute seule. J'ai enquillé la première route qui menait à une autoroute, plein pot vers le nord. Pis j'ai appelé monsieur Croissant, à 2500 km de là, pour qu'il me confirme que j'allais bien où il fallait. Il a éclaté de rire : j'étais exactement dans la direction opposée. Alors j'ai fait demi-tour, non sans, cette fois, dégainer Tom-Tom, cette petite merveille de GPS qui indique, pour les terreurs de la route comme moi, où aller.
Tom-Tom trace le chemin sur un petit écran, et en option, une voix venue de la petite boîte prévient à l'avance où il faudra tourner. Le pied. J'étais vexée comme un pou d'avoir été aussi lamentable, mais Tom-Tom m'a sauvée la mise.
Depuis hier, je roule partout dans Dallas, à l'écoute de mon ami Tom-Tom qui me dit quel chemin emprunter. Trop bien.
01 mars 2008
J'y suis, je vais y rester
Ah que !
Parfois, on perd l'habitude et les réflexes qu'on a eus à une époque pas si lointaine, quand on était encore jeune et surtout célibataire, ivre de temps et de liberté. Quinze ans plus tard, on se retrouve comme une nouille super excitée (j'en ai pas rencontré beaucoup, de nouilles surexcitées) à avoir largué homme, maison et enfants (dans le désordre) et à ré-apprendre à savourer le bonheur du voyage seule, avec le temps, sans contrainte aucune que celle imposée par son boulot. C'est-y pas bô ?
Une heure que je tape sur mon ordi et aucun "Maman ! MA-MAN" toutes les 30 secondes. Ouaip, ça fait du bien. Bon, je dis ça et je n'ai quand même pas pu m'empêcher d'appeler avant d'embarquer à l'aéroport, de préparer 5 textos à monsieur Croissant pour qu'il n'oublie pas ce qu'il faut faire et veille au bien-être de nos deux trolls, d'appeler à l'arrivée, puis à l'agence de loc' de voitures, puis à mon arrivée à l'hôtel.
J'avoue tout cru : j'ai du mal à lâcher prise, parfois... Demain, c'est sûr, je n'appelle qu'une fois. Ou deux.